Un Pied dans le crime [Création]

Eugène Labiche
Jean-Louis Benoit

8 au 27 mars 2011
Grand Théâtre

Création 2010 / 2011 du Théâtre de La Criée

Grand théâtre - 2h 

avec Philippe Torreton, Dominique Pinon, Jean-Pol Dubois, Luc Tremblais, Louis Mérino, Valérie Kéruzoré, Véronique Dossetto, Karen Rencurel, Carole Malinaud.

scénographie Jean Haas
costumes Marie Sartoux
lumières Jean-Pascal Pracht
musique Etienne Perruchon
maquillage et perruques Cécile Kretschmar
son Jérémie Tison
assistant à la mise en scène Antoine Benoit

Production Théâtre National de Marseille La Criée
Avec le soutien du Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine
Création Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine, le 6 octobre 2010.

Représenté pour la première fois à Paris, au Théâtre du Palais-Royal le 21 août 1866.


 



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Messieurs Gaudiband et Blancafort sont des voisins ennemis. Ils se sont déclarés la guerre pour des questions de noisetiers dont le feuillage déborde, de chats dont les miaulements sont insupportables, de statues antiques trop dénudées, de pigeons barbares… bref pour les choses essentielles de leur vie. Un ami de Gaudiband, le sieur Gatinais, va s’employer à régler ce grave conflit. Pour se débarrasser du chat miauleur, Gatinais s’empare discrètement du fusil de son ami et tire dans l’obscurité sur l’animal. C’est alors que le chat s’écrie : « Ah ! sapristi ! » Gatinais aurait-t-il tué un homme ? On parle d’une tentative de meurtre ! Et c’est son ami qui est accusé du crime à sa place ! Gatinais est effondré, mais se tait. C’est alors qu’il apprend qu’il est nommé juré au procès. Sa vie devient un enfer…


Vidéo réalisée lors de la présentation de saison 1011

« Je n’ai pas d’opinion… Je suis pour le bonheur de la France. »
 Gatinais, Un pied dans le crime

La vie plate       
Voilà une comédie importante de Labiche. Méconnue pourtant. Depuis son triomphe en 1866 au Palais-Royal, elle fut très peu montée. Lorsqu’en 1995, je mettais en scène Moi à la Comédie-Française, il en était de même : peu connaissait cette pièce en trois actes de Labiche qui traitait de l’égoïsme avec une cruauté et un cynisme qui étonnèrent tout le monde. Choisir Un Pied dans le crime c’est aller à la découverte d’une œuvre de la maturité injustement délaissée parmi des succès comiques qui firent les délices des spectateurs entre le coup d’État de Napoléon III et la République.
On sait depuis longtemps que ce fils de marchand de sirop ne fut pas un simple amuseur. Labiche était cruel. La puissance de son génie d’observateur est unique. Comme Gogol, une seule chose l’inspira : la vie plate. Pas de héros dans son théâtre, mais une cohorte d’abrutis, de ridicules, d’égoïstes, de lâches, de mufles, de féroces et de méchants. Des gens vrais. Ceux que l’on côtoie encore tous les jours. La vie plate.
Jean-Louis Benoit


La gaieté est dans l’estomac
« [Écrire une pièce]… c’est à la portée de tout le monde. Je prends une main de papier blanc, du papier de fil, je ne trouve rien sur un autre, et j’écris sur la première page : Plan. J’entends par plan la succession développée, scène par scène, de toute la pièce, depuis son commencement jusqu’à la fin. Tant qu’on n’a pas la fin de sa pièce, on n’a ni le commencement, ni le milieu. Ce travail est évidemment le plus laborieux ; c’est la création, l’accouchement. Une fois mon plan fini, je le reprends et je demande à chaque scène à quoi elle sert, si elle prépare ou développe un caractère, une situation, enfin si elle fait marcher l’action. Une pièce est une bête à mille pattes qui doit toujours être en route. Si elle se ralentit, le public bâille ; si elle s’arrête, il siffle. Pour faire une pièce gaie, il faut avoir un bon estomac. La gaieté est dans l’estomac. »
Alfred Carel, Eugène Labiche Histoire anecdotique
des contemporains (1885)


Bourgeoisie au XIXème        
Qui étaient ces bourgeois satisfaits ? Ils représentaient, on le sait, en France, une partie relativement importante de la population. La Révolution de 1789 et ses conséquences leur avaient été favorables. La restauration confirma leurs privilèges, la monarchie de Juillet consacra leur triomphe, le Second Empire combla leurs vœux et affirma leur autorité. Pendant cinquante ans environ, ils acquirent assez de force et de puissance pour imposer pendant presque un siècle et demi leurs points de vue. Après les avoir saisis, sans s’en vanter, ils ne lâchèrent plus ce qu’on a appelé les leviers de commande et ils purent exercer une influence considérable et quasi exclusive. Qui étaient ces hommes tout-puissants et dont on ne parlait pas ? Balzac ne comprit et ne décrivit que fragmentairement cette puissance. Flaubert la méprisait et en avait une horreur maladive. Les bourgeois avaient compris qu’il fallait diriger mais en se compromettant le moins possible. Au début de leur « règne » surtout, ils évitaient soigneusement de prendre les responsabilités et gouvernaient toujours par personne interposée.
Pour les connaître, il fallait les regarder chez eux, les peindre de l’intérieur. Labiche, bourgeois lui-même et de la tête aux pieds, le fit avec une constance et une clairvoyance incomparables.
Philippe Soupault, Eugène Labiche, sa vie, son œuvre
(Paris, Sagittaire, 1945)

« Qu’avez-vous contre le rire ? Ne peut-on pas être très sérieux, même en riant ? »
Lessing
 

Après cela, qu’importe que le « comique significatif », n’eût-il plus qu’une fonction de police morale, survive, quand l’histoire paraît nous démontrer son impuissance, quand Aristophane semble n’avoir rien changé à la Grèce, ni Rabelais à l’Église, ni Molière à l’Ancien Régime, ni Labiche ou GIapieu à la bourgeoisie du XIXème siècle, ni Marquez à la Colombie, ni Dario Fo à l’Italie. J’ai déjà évoqué la vraisemblance de cet échec. Encore faut-il le relativiser en escomptant une imprégnation capillaire des mentalités, non mesurable, à terme incertain. Mais s’il était absolu, pourquoi serions-nous si satisfaits que certaines choses aient été dites par Aristophane, par Rabelais, par Molière, par Labiche et GIapieu, par Marquez et Fo, et pourrions-nous imaginer, sans le sentiment d’un manque intolérable, qu’aucun de leurs discours n’ait été tenu ? Amnesty International ne supprime pas les tortures et les massacres, les soins palliatifs, dans les hôpitaux n’empêchent pas la mort, souhaite-t-on qu’ils disparaissent ? Je répète, surtout, une question impérieuse : pourquoi les victimes de l’attaque comique la supportent-elles si mal, si elle ne sert à rien ? Il faut bien qu’elle ait une force et porte des coups douloureux, au moins aux personnes, sinon directement aux sociétés.
Cette force, ces coups, sont ceux du ridicule et, de tous les vices humains, celui qui en est le plus cruellement blessé, c’est l’orgueil. Il leur préfère les accusations les plus noires, dès qu’elles lui reconnaissent implicitement l’audace et l’exception. Or, ce péché de l’esprit, auquel l’Église, obsédée par l’œuvre de chair, a laissé un champ trop libre, n’est pas seulement malfaisant en soi, il est un corrupteur universel. Il corrompt tout désir, tout sentiment, toute pensée, qui sans lui, n’encourraient aucune censure.
Ces propos de catéchisme m’amènent à dissiper un malentendu qu’on pourrait reprocher à mon enquête : la sagesse comique, par le moyen ridicule, ne s’en prend pas aux passions et à l’intelligence elles-mêmes mais à ce que l’orgueil en fait. Qu’on ne s’y trompe pas. Alors je veux bien qu’on parle de « dégradation » quand on leur rappelle les droits et les servitudes du corps où elles logent. Mais c’est une justice rendue par la plèbe du « bas » et non pas, de la part de celle-ci,
une infériorité qui se venge.
Si le rire, dans un monde bouleversé et indéchiffrable, ne gardait que cette fonction, il faudrait encore lui souhaiter une vie éternelle. Car toute pratique, d’un pouvoir, privé ou public, relève, au premier chef, de son contrôle.
Hubert Gignoux, Un rire, Essai d’histoire subjective de la comédie
 

Création du spectacle au TNBA
le 6 octobre 2010
En savoir + sur la tournée du spectacle

Journée Eugène Labiche
autour du spectacle Un Pied dans le crime


Samedi 19 mars
› 15h - Un Pied dans le crime
› 18h - Rencontre : Le Théâtre bourgeois du XIXème
› 20h - Projection : Un chapeau de paille d’Italie, film de René Clair, 1927 (sous réserve)

Eugène Labiche (1815-1888)
Né dans une famille bourgeoise aisée, il fait ses « humanités » et acquiert une solide culture littéraire. Jeune, il voyage. Puis il se lance dans le théâtre (première pièce en 1837). Ses premiers succès le fixent dans un genre proche du vaudeville. Il se marie (1842). On essaie de le faire renoncer à sa carrière de dramaturge. En vain.
1848 : un moment tenté par l’idée républicaine, il rejoint rapidement le parti conservateur, et se rallie au Prince-Président, qui devient en 1852 Napoléon III. Son activité principale reste le théâtre, partagée entre l’écriture des pièces et les négociations avec les directeurs de salles. Avec la notoriété vient une relative indépendance à leur égard. Il infléchit sa production vers la «comédie».
1853 : le Second Empire entreprend de grands travaux de mise en valeur du territoire, notamment en Sologne.
Labiche y achète une propriété, à Souvigny (Loir-et-Cher). Mari, père, propriétaire terrien, il réserve une part de plus en plus grande au plaisir de la famille et de l’amitié, et se partage entre Paris et la campagne.
1870 - 1871 : pendant la guerre, et la Commune (qu’il condamne), il est à Souvigny dont il est le maire, il y assume ses responsabilités en patriote face aux Prussiens.
1877 : après quelques échecs il renonce à écrire pour le théâtre. De moins en moins parisien, malade, il meurt en 1888.

Le vaudeville
Le vaudeville ignore la psychologie. Que pourrait-il en faire, d’ailleurs ? L’acteur qui joue Labiche sait que son personnage est dans tel ou tel « état » et qu’il doit répondre à des événements qui, en général, sont des catastrophes. Tout est catastrophique dans Labiche, et la catastrophe rend fou. Pas un personnage de Labiche qui ne soit fou ! Et comment ne pas le devenir lorsqu’on est plongé en plein quiproquo, situation extrême de folie où les choses sont prises pour ce qu’elles ne sont pas ? Voilà bien le ressort de ces comédies : l’erreur. Et celui qui ne cesse de se tromper, de croire en ce qui n’est pas, est un fou. Ils se trompent tous, et cela nous fait rire. Cela nous fait rire parce que nous, spectateurs, on ne se trompe pas. On n’est pas dans l’erreur. Du moins le croit-on puisque Labiche s’ingénie à nous présenter des personnages qui ne sont pas nous et dont on peut se moquer. On ne rit que des autres, c’est bien connu. Ainsi, comme le signale Sartre, le vaudeville tout autant que la tragédie est cathartique : il nous permet de nous désolidariser des vices et des ridicules que nous découvrons chez les autres. Le théâtre du rire est là pour nous tirer d’affaire. S’amuser c’est fuir, et fuir c’est oublier : tout le théâtre de vaudeville du XIXème siècle a appris à ses spectateurs à ne pas croire à ce qu’ils voyaient sur la scène. On appelle cela le divertissement. Il eut avec Labiche ses lettres de noblesse car l’imagination du maître et de ses collaborateurs était d’une fécondité, d’une richesse - d’un génie ! - dont aucun auteur aujourd’hui ne peut se prévaloir. La production de rires de ces gens-là fut monumentale ! Labiche la considérait par ailleurs avec un brin de dédain : il disait travailler un genre « inférieur », le genre « Palais-Royal ». Il avait tort. La farce qui nous fait mourir de rire n’est pas plus « inférieure » que la tragédie qui nous fait mourir tout court. Et à y voir de plus près, il y a dans les deux genres l’exploitation de « l’erreur » dont on parlait plus haut : que ce soit devant le tribunal des hommes ou celui des dieux, Gatinais et Agamemnon (ces deux fous !) commettent des erreurs. Il se trouve que celles du premier nous font rire tandis que celles du second nous accablent. C’est que les dieux ne sont jamais drôles.
Jean-Louis Benoit